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L'OCCIDENT
A TUE MASSOUD
ledevoir.com
- Le 20.09.01 - Christian Rioux
Si le Lion du Panchir n'avait pas été assassiné par ben Laden,
il serait en train de prendre Kaboul, dit son ami Michael Barry.
Depuis quelques jours, Michael Barry sait qu'il a perdu un ami.
Pendant une semaine, il s'était pourtant accroché à la rumeur.
Il se disait, sans trop y croire, que son camarade de 48 ans
était encore en vie et qu'après tout, il en avait vu d'autres.
Le
Lion du Panchir avait bien survécu à 25 ans de guerre, d'abord
contre les Soviétiques, ensuite contre les talibans. Pourquoi
succomberait-il à deux kamikazes se faisant passer pour des
journalistes? Évidemment, Massoud les avait reçus dans son camp
retranché de la vallée du Panchir, au coeur de la chaîne de
l'Indu Kush, dans le nord-est du pays. Il ne s'était douté de
rien, jusqu'à ce que l'un d'eux actionne une télécommande et
que son comparse bardé d'explosifs parte en miettes.
Massoud
les avait accueillis comme il l'avait souvent accueilli lui,
l'écrivain d'origine américaine qui a longtemps roulé sa bosse
dans les organisations humanitaires françaises après avoir grandi
en France et même étudié sept ans à l'université McGill de Montréal.
Lorsqu'on est le fils d'un soldat américain qui a fait le débarquement
de Normandie, on garde un petit faible pour les champs de bataille
et les héros de guerre.
Michael
Barry vit aujourd'hui dans la banlieue parisienne, où il écrit
des livres sur les civilisations de l'Asie centrale. La mort
du commandant Massoud lui laisse un goût amer. Il ne doute pas
une seconde que le chef de la résistance afghane ait été exécuté
par les hommes d'Oussama ben Laden en préparation des attentats
de New York et Washington.
Michael Barry est même convaincu que les pirates de l'air ont
attendu la confirmation de l'attentat pour agir. «Je suis certain
que les réseaux dormants islamistes aux États-Unis ont attendu
la confirmation de l'attentat contre Massoud avant de déclencher
leurs opérations. La raison est simple: si Massoud était toujours
vivant, il marcherait sur Kaboul et prendrait la ville. C'en
serait fini des talibans.»
Une
hypothèse confirmée par certains correspondants français, qui
racontent depuis quelques jours que les talibans fuient Kaboul
de peur des représailles américaines et qu'il suffirait de quelques
milliers d'hommes pour prendre la capitale. Chose certaine,
l'assassinat du héros de la guerre contre l'Armée rouge a consolidé
l'alliance entre les talibans et ben Laden au moment où ce dernier
en a le plus besoin
«Ce
qu'attend ben Laden, c'est un débarquement armé américain en
Afghanistan, où l'Armée rouge s'est engluée, dit Michael Barry.
Un nouveau Vietnam qui mobiliserait l'Islam. George Bush ne
pouvait pas utiliser de mot plus maladroit que celui de "croisade".»
Dès 1987, sous les roquettes des militants du Parti islamique
(précurseurs des talibans), Michael Barry établissait une clinique
clandestine de Médecins du monde en Afghanistan central. Avec
ses équipes humanitaires, il a assisté à la libération de Kaboul
en 1992. Spécialiste des cultures de la région et traducteur
des poètes persans, il a organisé l'aide alimentaire et médicale
dans la ville assiégée par les islamistes entraînés au Pakistan.
Il a ensuite revu régulièrement le commandant Massoud, jusqu'à
sa dernière visite officielle à Paris, alors qu'il était venu
chercher en vain l'appui politique et financier de la France
«C'est
l'Occident qui a tué Massoud, dit-il, en refusant obstinément
de soutenir le seul résistant qui s'opposait à l'islamisme extrémiste.
En 1992, dans Kaboul, Massoud avait maintenu les femmes dans
l'administration publique, refusé le port obligatoire du voile
grillagé et prêché la réconciliation entre ethnies. Les observateurs
français et anglais le disaient depuis longtemps.»
À
cette époque, Barry n'a d'ailleurs pas hésité à traverser une
partie du pays et à faire huit jours à cheval pour engueuler
les diplomates américains d'Islamabad. Selon lui, les États-Unis
n'ont jamais dévié de leur stratégie qui date des années 50
et qui consiste à s'appuyer sur le Pakistan pour en faire le
gendarme de la région quoi qu'il arrive.
Aujourd'hui,
comme pendant la guerre contre l'URSS, l'Afghanistan reste la
chasse gardée du Pakistan. Or le Pakistan est justement le pays
qui, au lendemain de la victoire sur les soviétiques et de la
libération de Kaboul par Massoud, a favorisé l'établissement
de la dictature des talibans.
Massoud,
était trop modéré pour le Pakistan. «Il s'appuyait sur les principes
de la Constitution des années 20 qui avait aboli l'obligation
du voile, rendu l'école obligatoire aux garçons et aux filles
et encouragé les recherches archéologiques pour favoriser l'émergence
d'une conscience nationale. En 1959, 63 femmes avaient été élues
à Kaboul. En 1996, lors de la prise de Kaboul par les talibans,
50 % de l'administration publique était composée de femmes.»
Au contraire, les talibans inféodés à Islamabad feront tout
pour détruire la conscience nationale afghane. Jusqu'à s'attaquer
au patrimoine archéologique afin d'anéantir toute idée d'identité
territoriale.
Michael
Barry ne veut pas faire de Massoud un mythe. Il refuse de qualifier
le chef de guerre de démocrate. «C'était plutôt un nationaliste.
Son engagement islamique s'était progressivement mué en défense
de la patrie.»
Mais
Massoud ne faisait l'affaire de personne. Ni du Pakistan: il
était issu de la minorité tadjik, que les Pakistanais ont l'habitude
de qualifier de «porteurs d'eau» (l'Afghanistan est à 60 % patchoun).
Ni de l'Arabie Saoudite qui finance le Jihad. «Or l'Arabie Saoudite
et le Pakistan sont des deux piliers de la politique américaine
dans la région.» Et les seuls pays, avec les Émirats arabes,
à reconnaître officiellement les talibans.
Jacques
Chirac et Lionel Jospin refuseront de le rencontrer. Seul Hubert
Védrine, ministre des Affaires étrangères, le reçut, pour lui
offrir quelques francs d'aide humanitaire. Une misère! Pas d'argent
ni d'armes pour combattre le régime le plus obscurantiste de
la planète sans qui les attentats de la semaine dernière n'auraient
peut-être pas eu lieu.
Pour
reprendre une formule connue, dit Michael Barry, «vu de France,
l'Afghanistan, ce n'était que... quelques arpents de roc!»

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