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MASSOUD
LE RESISTANT
L'EXPRESS
- Le 17.09.01 - Vincent
Hugeux
«La mort, a écrit Malraux, transforme la vie en destin». Ahmad
Shah Massoud, le guide de la résistance afghane contre l'occupant
soviétique puis contre le pouvoir taliban a, quant à lui, forgé
sa légende de son vivant. Victime le 9 septembre en son fief
du Panjshir (nord-est) d'un attentat suicide perpétré par deux
prétendus journalistes, ce stratège hors pair ne verra pas la
chute du régime de Kaboul, cible annoncée du châtiment américain
après les attentats du 11 septembre. Ironie de l'histoire: Massoud
devra sans doute sa victoire posthume aux Etats-Unis, qui ont
tellement choyé les intégristes de Mollah Omar et tant ignoré
le seul résistant capable de leur tenir tête. Voici un portrait
de ce personnage énigmatique, pieux musulman incompris de l'Occident.
Le front strié de rides, il arpente de son pas félin le toit
de la casemate de torchis. A cet instant, tendu mais sûr de
son art guerrier, Ahmad Shah Massoud tourne le dos au champ
de bataille et laisse errer son regard sur l'écume de la montagne
afghane, mer de roc figée dans une éternelle colère minérale.
Trois heures plus tôt, un hélicoptère MI 8, de facture soviétique,
l'a déposé au pied de ce nid d'aigle où s'entassent les caisses
de munitions, charriées sur les sentiers escarpés à dos d'âne,
d'homme ou d'enfant. C'est d'ici que le chef tadjik dirige la
manœuvre, jonglant avec les radios HF, dont le crachotis syncopé
livre les nouvelles du front. Car, en contrebas, dans la vallée
où tonnent les canons, l'armée des taliban - ces «étudiants
en religion», d'ethnie pachtoune pour l'essentiel, adeptes d'un
islam rétrograde, maîtres de Kaboul et des quatre cinquièmes
du pays - a enfoncé le verrou de Bangi et menace Taloqan, quartier
général reconquis à la mi-octobre. «Bachir, Bachir!», «Javed,
Javed!» Marionnettiste relié aux siens par le fil invisible
des mots, Massoud ordonne, suggère, engueule ou congratule.
Il tente aussi de rassurer quand jaillit le «Allah akbar!» affolé
d'un lieutenant qui croit venu le moment de s'en remettre à
Dieu..
Mais dans les tranchées, la peur change de camp
Pour
l'heure, sous le soleil de novembre, la mort tombe du ciel.
Les chasseurs bombardiers Mig et Sukhoi de l'ennemi laissent
dans leur sillage d'épaisses colonnes de fumée et des cadavres
de civils déchiquetés. Mais dans les tranchées, la peur change
de camp. Les moudjahidine - combattants - ont desserré l'étau
et refoulent les assaillants. Sur le mirador haut perché, la
tension s'estompe. Seul, prosterné, «le Lion du Panchir» rend
grâce au Créateur. Il trouvera le temps, à l'heure où les ombres
s'étirent, de goûter une pastèque, de boire un verre de thé,
puis de s'étendre près d'une carte d'état-major russe, le pakol
- ce bonnet de laine plat à bords roulés - ramené sur les yeux.
Bref répit. Voilà que retentit la sonnerie aigrelette du téléphone
satellite, branché sur une batterie de voiture. C'est qu'à l'approche
de l'hiver d'autres foyers se raniment dans le nord de l'Afghanistan.
«Les taliban ont cassé le cessez-le-feu», accuse dans un français
appliqué l'homme qui dompta l'Armée rouge. Pas sûr que cet ascète,
si serein dans le fracas des armes, s'en désole vraiment. D'ailleurs,
Ahmad Shah le Chanceux - tel est le sens de «Massoud», patronyme
choisi à l'âge adulte - vient de filer le long de la ligne de
crête, histoire d'inspecter la toiture du fortin voisin.
Le
résistant perpétuel n'ignore rien de ce promontoire. «Au temps
où Mohammad Nadjibollah - le dernier président de l'ère communiste
- nous harcelait, j'en avais fait mon QG.» Nadjib? «Nous vivions
dans la même rue de Kaboul. Et, faute de rivaliser avec lui
au volley-ball, il m'arrivait d'arbitrer ses matchs du haut
d'une chaise.» En 1996, alors que les taliban assiègent la capitale,
Massoud offre à son voisin d'enfance de l'évacuer de la villa
de l'ONU où il vit en reclus. L'autre refuse et finira pendu
à un pylône.
Essaim
de quémandeurs
Ici
plus qu'ailleurs, l'Histoire bégaie. Mais Ahmad Shah n'en a
cure. Obstiné, il n'en finit plus de rouler sa bosse et sa pierre,
tel un Sisyphe afghan. Il faut l'avoir vu plaider des heures
durant, dans son bastion du Panchir comme aux portes de Kaboul,
devant des parterres de commandants, tadjiks ou non, tantôt
déférents, tantôt sourcilleux. Raconter une victoire par le
menu. Décrire en pédagogue sa stratégie. Ecouter, avec une infinie
patience, les doléances. Et réprimer parfois, vaincu par l'ennui
ou la fatigue, un bâillement. La réunion obéit à un rituel immuable.
D'abord, un ouléma - dignitaire musulman - invoque la protection
d'Allah. Puis, d'une voix douce, qui enfle au fil du récit,
Ahmad Shah déroule un long préambule, avant que l'échange s'engage.
Enfin, l'auditoire passe commande. Soucieux d'asseoir son pouvoir
local, tout chefaillon se doit de réclamer armes, munitions,
uniformes ou nourriture. Massoud consulte, acquiesce, rabroue,
puis, tel le médecin de campagne penché sur son ordonnance,
couche sur papier à en-tête la liste des «remèdes». «Alors,
nous avons dit 500 kalachnikovs. Voilà. Des mitrailleuses Dachaka,
combien?» Le billet signé du chef vaut de l'or. Où qu'aille
l'«Amir Sahib» - ainsi convient-il de le désigner - un essaim
de quémandeurs armés de requêtes écrites l'escorte. Des plis
des patou, ces pièces de laine dont se drapent les Afghans,
surgissent les petits papiers. Ici, un vieillard au visage ravagé
et un moudjahid claudiquant, en mal de soins, sollicitent son
blanc-seing. Là, on lui demande un secours financier.
Sans
doute le spectacle a-t-il quelque chose de pathétique. Comment?
Voilà donc Massoud, l'une des rares figures de légende du siècle
finissant, contraint d'user son énergie à octroyer des faveurs,
convaincre les indécis, raffermir la loyauté incertaine d'alliés
prompts à voler au secours de la victoire... Et dont certains
le lâcheront demain pour deux valises d'afghanis, la monnaie
du pays, un 4 x 4 japonais ou une brassée de lance-roquettes.
«Ainsi va l'Afghanistan, soupire un familier. Lui sait bien
qu'il n'a pas le choix.» C'est à ce prix que Massoud le Tadjik
peut espérer rebâtir une alliance robuste, fédérer les factions
hostiles aux taliban et à leur guide, Mohammad Omar, au sein
de la Choura-e Nazar, le Conseil de supervision du Nord. Hier,
il conférait avec un chef ouzbek. Aujourd'hui, il rend visite
au sinistre Abdurrab-Rassoul Sayyaf, le favori des Saoudiens,
puis balade sur les lignes de front une éminence pachtoune en
rupture de ban, hier chef du renseignement de son ennemi juré
Gulbuddin Hekmatyar. Demain, Massoud accordera une audience
à Karim Khalili, leader des Hazaras, ces chiites pro-iraniens
que les disciples du mollah Omar ont boutés hors de leur fief
de Bamiyan (Centre), avant d'en massacrer plusieurs milliers
lors de la conquête de Mazar-e Charif (Nord). Puis, il recevra
la reddition d'une douzaine de commandants taliban, tadjiks
de souche égarés chez l'ennemi. Ces jours-là, «le Chanceux»
sort le grand jeu. A l'un il inflige, jumelles en main, un cours
de tactique défensive; tel autre, ébahi, aura droit à une virée
dans l'hélico que pilote, pour l'occasion, Massoud soi-même.
Le temps, veut croire celui-ci, fera son œuvre..
L'indompté
au profil de médaille détient deux atouts maîtres: le sang-froid
et la science de la durée
A
45 ans, dont vingt-trois de batailles et de maquis, l'indompté
au profil de médaille détient deux atouts maîtres: le sang-froid
et la science de la durée, vertus rares chez les chefs de guerre.
Ce joueur d'échecs sait attendre, mise sur l'usure, mûrit longuement
ses plans et ne frappe qu'à l'instant propice. Que d'injures
lui valut la trêve conclue en 1983 avec l'envahisseur soviétique!
Ses rivaux, moins ardents au combat que dans l'anathème, hurlèrent
à la félonie. Lui mit à profit la pause pour étendre son dispositif
au-delà de la vallée du Panchir. Cédant aussi, il est vrai,
aux suppliques de villageois écrasés sous les bombes.
La patience paierait-elle? Début décembre, un ample soulèvement
a secoué cinq provinces du Nord, fatiguées de ployer sous les
joug des tyrans pachtouns. Las, il ne suffit pas, pour élargir
sa base ethnique, d'arracher les allégeances, de séduire les
dissidents ou de rallier quelques dirigeants défaits. Ni de
nier, au nom d'une chimérique unité nationale, la permanence
des antagonismes identitaires. «Je me sens avant tout afghan
et musulman, insiste l'Amir Sahib. Et non pas tadjik ou panchiri.»
Soit. Mais c'est ainsi que le perçoivent encore alliés et ennemis.
«Même victorieux, Massoud ne peut émerger à court terme comme
leader de tous les Afghans, concède l'un de ses proches. Les
taliban ne soumettront jamais tout le pays. Et nous ne reprendrons
pas leur bastion de Kandahar [Sud]. Il faudra bien un compromis.».
Donné maintes fois vaincu, Ahmad Shah Massoud a conjuré toutes
les prophéties. Et survécu à toutes les trahisons, y compris
celles de ses compagnons. Dès 1975, la mouvance islamiste échafaude
depuis le Pakistan voisin, où ses meneurs vivent en exil, une
vaste insurrection contre le régime gauchisant de Mohammad Daoud,
auteur deux ans plus tôt d'un putsch contre le roi Zaher Shah.
A la tête d'une poignée d'étudiants, Massoud attaque au Panchir.
«Le lendemain, pleins d'espoir, nous écoutons la radio, raconte-t-il.
Car Hekmatyar, chef de file du mouvement, avait promis un vrai
coup d'Etat. Or, rien sur les ondes. En clair, Kaboul n'avait
pas bougé.
Voyant
cela, les paysans de la vallée nous ont chassés. On nous avait
trompés.» Renégat chronique, le Pachtoun Gulbuddin Hekmatyar,
qui fut élève de la faculté d'ingénierie tandis qu'Ahmad Shah
étudiait au Polytechnikum de Kaboul, n'en restera pas là. Au
temps du djihad - guerre sainte - antisoviétique, il assaillait
volontiers les arrières du résistant panchiri. Pis, en juillet
1989, un de ses lieutenants exécute une trentaine de fidèles
de Massoud tombés dans une embuscade. Traqué durant des mois,
le coupable sera pendu. Allah, s'Il en trouve, reconnaîtra les
siens. Trois ans plus tard, le vent tourne: aux portes de Kaboul,
le stratège tadjik s'apprête à anéantir la milice de Hekmatyar.
Qui sauve alors la mise de ce dernier, par le truchement d'un
cessez-le-feu inattendu? Burhanuddin Rabbani, patron du Jamiat-e
Islami, le parti de Massoud... Le même, il est vrai, fournissait
à l'occasion armes et munitions aux rivaux de son chef militaire,
dont l'aura l'irritait. Plus tard, et contre le vœu de celui
qui le servit au ministère de la Défense, il s'accrochera à
son fauteuil de président intérimaire, au mépris des accords
passés entre factions.
Nul
doute que ces médiocres calculs ont entretenu chez le héros
du djihad un dédain instinctif pour les intrigues de palais.
«J'avais trop à faire sur le terrain, souligne-t-il. Et je jugeais
normal de laisser la politique et la diplomatie au Pr Rabbani.
C'était une erreur.» Le voici donc prêt à descendre dans l'arène,
pourvu qu'il en trouve une à la mesure de son dessein. Depuis
des lustres, ses amis français le conjurent vainement de venir
plaider sa cause en Occident, voire à la tribune des Nations
unies. Il faudrait pour l'en persuader lever trois hypothèques.
L'intensité des accrochages armés, qui requiert une présence
de tous les instants; la crainte de tomber en terre étrangère
sous les balles d'un tueur; et la méfiance que lui inspirent
des puissances qu'il connaît mal - sa seule tournée hors d'Afghanistan
le conduisit, en 1989, au Pakistan - et dont il n'attend rien.
Il est vrai que les maîtres du «monde libre», Etats-Unis en
tête, ont négligé le rebelle méconnu. Pour preuve, cette anecdote
renversante: sollicité par un grand network d'outre-Atlantique,
le journaliste Christophe de Ponfilly organise à grand-peine
la venue d'une présentatrice vedette, laquelle annule tout in
extremis. Motif invoqué: Massoud ne parle pas anglais. Sous-traitant
régional de l'aide américaine, le Pakistan a pu, avec l'aide
des Saoudiens, abreuver d'armes et de dollars son protégé Hekmatyar,
lequel en fit l'usage que l'on sait. Avant d'épauler les taliban,
longtemps assurés de la bienveillance de Washington.
Un
hôte prévenant mais secret
Il
faut, dans le bourbier afghan, des nerfs d'acier. Posé, réfléchi,
Ahmad Shah n'a jamais joué les matamores. «Je me souviens d'un
élève de milieu de tableau, discret, peu expansif, presque renfermé,
avance Claude Emond, jadis professeur de maths au lycée franco-afghan
Istiqlal, à Kaboul. Au point de paraître parfois hautain. Mais,
à l'évidence, il détonnait aussi par sa maturité.» Trente ans
après, l'intéressé n'a pas oublié cet enseignant, aujourd'hui
proviseur d'un lycée héraultais. «Un jour, raconte Massoud,
un sourire nostalgique aux lèvres, il m'a sommé de bûcher davantage.
Impressionné, je me suis plongé dans les manuels. Un an plus
tard, je donnais des cours d'algèbre à mes camarades.» Plus
tard, le maquisard ne se livrera guère plus que l'élève. Hommes
ou femmes, les médecins, universitaires et journalistes, tous
français ou peu s'en faut, qui l'ont croisé aux temps héroïques
de la lutte contre les chouravi - les Russes - le dépeignent
sous les traits d'un hôte prévenant mais secret. «En mai 1981,
il était venu nous accueillir à l'entrée de la vallée, raconte
Laurence Laumonier, parvenue clandestinement au Panchir sous
la bannière d'Aide médicale internationale (AMI) après onze
jours de marche. Machinalement, je lui ai tendu la main, ce
qui l'a plongé dans l'embarras. En notre présence, il restait
sur son quant-à-soi.» Un soir, pourtant, alors que Laurence
et son amie Capucine de Bretagne rédigent leur courrier, la
porte de la maison s'ouvre. «Massoud s'est assis sur une chaise
et nous a regardé écrire, sans un mot. Bien sûr, nous discutions
parfois à la veillée. Ainsi, il voulait tout savoir de la couverture
sociale des pauvres et des handicapés en France. Mais jamais
rien de personnel.»
Il arrive pourtant que la guerre empiète sur la sphère privée.
Quand, par exemple, Capucine doit évacuer vers Peshawar (Pakistan)
plusieurs membres de la famille du chef, blessés lors d'un bombardement
soviétique. «Il y avait là ses trois sœurs, dont l'aînée avait
perdu un œil, deux de ses frères et une huitaine de neveux et
nièces, dont l'un souffrait d'une fracture à la jambe. Ce fut
une expédition homérique.» Pudique, fidèle aux usages afghans,
l'Amir Sahib parle peu de son foyer. On sait tout juste qu'il
a épousé une villageoise du Panchir, fille d'un homme de confiance
envoyé depuis lors en mission dans la province du Khorband.
Et que cinq héritiers sont nés de cette union: un garçon de
10 ans prénommé Ahmad, si fier de parader de temps à autre dans
le sillage paternel, et quatre fillettes.
Fils
d'un colonel de l'armée afghane, Ahmad Shah est lui-même le
troisième mâle d'une riche fratrie. L'aîné a mystérieusement
disparu au Pakistan, victime, selon la rumeur, des séides de
Hekmatyar. Gendre de Rabbani, Ahmad Zia - le frangin préféré
- joue les hommes d'affaires en Inde, là où le benjamin de la
tribu suit des études chaotiques. Quant aux deux autres, ils
ont choisi la diplomatie. L'un dirige l'ambassade afghane à
Londres; l'autre occupe les fonctions de deuxième secrétaire
à Varsovie. Parmi les siens, l'austère Massoud tombe le masque.
Un de ses émissaires rentre de Paris? On l'invite à raconter
Pigalle ou les dernières blagues, fort peu coraniques, inspirées
du «Monicagate». Si le patron lit à voix haute, peu avant un
assaut, tel poème paru dans Payam modjahed, journal ronéoté,
il ne se prive pas au passage de chambrer un religieux. «Inutile
d'écouter, le mollah, c'est trop fort pour toi (1).» De même,
un visiteur peut sans crainte s'étonner de son destin paradoxal
d'étudiant en architecture dont les lois de la guerre firent
non un bâtisseur, mais un semeur de ruines. Loin de s'offusquer,
Massoud éclate de rire. «Excusez-moi: c'est ce que me répètent
tout le temps mes amis!» Tout entier happé par la guerre, il
a renoncé à ses loisirs. Plus question, «faute de temps et d'espace»,
de jouer au football avec les «moudj»; oubliés, le karaté et
le cheval. Bien sûr, il reste les bouquins. Voilà deux ans,
quand il fallut évacuer Kaboul, Ahmad Shah a rapatrié les 7
000 volumes de sa bibliothèque dans le Panchir. Car il a soif
de culture. En juillet 1983, l'historien Mike Barry (2) vint
lui présenter à la faveur d'une soirée diapos l'exposition vouée
aux splendeurs de Herat (Ouest), joyau de l'art médiéval afghan.
«Mes travaux sur la sauvegarde du patrimoine le passionnaient»,
se souvient-il.
Vénéré
ou craint, l'homme au pakol reste accessible. On le consulte,
on l'érige en arbitre des querelles intimes. A l'été 1997, Christophe
de Ponfilly et l'ancien député Bertrand Gallet, deux vétérans
des équipées afghanes, furent témoins de cette scène insolite.
Déboussolé, un vieux paysan implore Massoud de sermonner son
fils au nom du Coran. C'est que le gaillard, épris d'une autre,
refuse d'épouser la fille qu'on lui destine. Ahmad Shah écoute,
puis, invoquant à son tour le Prophète, prononce d'une voix
apaisante un plaidoyer en faveur de la liberté et des élans
du cœur. «Son verdict, constate Gallet, avait l'impact d'une
fatwa.»
L'étroitesse
des liens tissés ainsi est à la fois une immense force et l'aveu
d'une faiblesse. Car «l'Aigle du Panchir» - cette métaphore
animale lui sied mieux que celle, consacrée par l'usage, du
lion - délègue peu et règle en solitaire jusqu'au plus infime
détail logistique. «Dans mon esprit, confesse-t-il, le chef
doit tout savoir, tout voir de ses yeux. Et surtout ne pas siéger
derrière un bureau. Quand j'inspecte une position, j'examine
d'abord la cuisine, je vérifie la propreté des marmites. Puis
l'état des armes: sont-elles bien entretenues ou pas? Les commandants
ne peuvent rien négliger.» Par nature, Massoud déteste le laisser-aller.
Attentif à son image, il s'habille avec élégance. Ses uniformes
favoris? Au choix, le très afghan perahan tonban, longue chemise
de drap sur un pantalon bouffant; ou, plus souvent, une tenue
fort civile: chemise de bonne coupe, pull de cachemire gris
clair made in London, parka de peau et velours côtelé enserré
dans des rangers noirs. Quant au pakol, il se porte penché sur
l'oreille droite, voire, dans les rares moments de relâchement,
sur l'arrière du crâne.
Qu'il
disparaisse et tout peut s'effondrer. Rien ne lui échappe. Pas
plus le nerf de la guerre que sa conduite
Ainsi,
le fragile édifice de la résistance repose sur un seul homme.
Qu'il disparaisse et tout peut s'effondrer. Rien ne lui échappe.
Pas plus le nerf de la guerre que sa conduite. Dans l'étroit
bureau tapissé de cartes du QG panchiri, non loin de la maison
héritée de son père, Massoud déballe un à un les sachets d'émeraudes
entassés dans un attaché-case. Puis, l'humeur badine, il les
soumet aux experts chargés d'estimer la valeur des pierres,
donc le montant de la taxe prélevée sur les ventes. Bien sûr,
le procédé d'extraction manque de raffinement: ici, les chercheurs
d'or vert dynamitent la roche avant de faire le tri. Mais le
négoce des gemmes, lui, se modernise. Pour preuve, la visite
en novembre dernier, puis en ce mois de janvier, de deux courtiers
polonais familiers des lieux. «Très bons acheteurs», souffle
un initié.
Engagé sur tous les fronts, civils et militaires, Ahmad Shah
veille tard, dort peu, et parcourt au pas de charge les champs
de manœuvre du Nord-Est, survolant sans préavis, l'œil aux aguets,
des reliefs dont il connaît chaque repli. Si le Bonaparte du
Jamiat se défend d'aimer la guerre, il goûte la compagnie des
grognards. Quinze ans après, ce médecin de l'AMI se souvient
encore du savon reçu pour avoir giflé en public un soldat blessé,
saisi d'une crise d'hystérie: «Il ne faut pas agir ainsi. Ce
gars est un héros.» Entre chien et loup, au pied d'un poste
avancé, Massoud improvise parfois une séance de tir. La cible:
une pierre blanche à mi-pente de cette colline minée. Pour briller
aux yeux de l'Amir Sahib, les moudjahidine se coudoient comme
des gamins à la Foire du Trône. Pourtant, sous les taliban comme
sous les chouravi, quand plane le spectre de la défaite, le
grand frère écarte les tièdes. Il réunit alors ses hommes et
leur dit ceci: «Cette bataille sera terrible. Si vous la redoutez,
si vous vous sentez las, rentrez à la maison. Que ceux qui restent
sachent que la mort les attend peut-être.»
Fort
de son pedigree de fils d'officier, le jeune Ahmad Shah tente
dès 1973 de recruter des gradés. Sans grand succès, convient-il
volontiers. En fait, Massoud n'a jamais étudié le métier des
armes. Il a tout appris sur le tas ou dans les livres. Ses maîtres?
Pêle-mêle, de Gaulle, le Prussien Carl von Clausewitz, les Vietnamiens
Giap et Ho Chi Minh ou le Chinois Sun Zi, auteur, au Ve siècle
avant l'ère chrétienne, d'un fameux Art de la guerre. Islamiste
révolutionnaire, l'autodidacte aura aussi médité les maquis
du FLN algérien et la théorie du foco - foyer insurrectionnel
- chère à Che Guevara. «Celui qui m'a le plus inspiré demeure
Mao Zedong, confie-t-il. Mais uniquement sur le terrain militaire...»
Forgé au fil des ans, son credo guerrier repose sur trois piliers:
le renseignement, la logistique et la mobilité. L'Amir Sahib
aura su d'emblée tisser un efficace réseau d'agents, de l'ado
kabouli au général ennemi, via le chef du commando chargé par
l'occupant de l'assassiner. Il évoquera même, à la télévision
russe, les précieux tuyaux que lui ont fourni des galonnés soviétiques.
«Massoud venait nous prévenir deux ou trois jours avant chaque
vague de bombardement, précise Laurence Laumonier. Le temps
de mettre à l'abri les patients.» Autre priorité, les canaux
d'approvisionnement. Qu'il s'agisse comme jadis d'acheminer
à dos de cheval une mitrailleuse en kit ou, cet hiver, des mines
antichars, des obus et des centaines de fusils d'assaut, livrés
par hélicoptère du Tadjikistan voisin. Sans répit, Ahmad Shah
Massoud s'efforce aussi d'étendre son enclave, tant il serait
suicidaire de s'y laisser enfermer. «Lui se voit dans la peau
d'un homme d'Etat, note le chercheur Olivier Roy. Et non dans
celle de conseiller général d'un canton du Panchir.» L'homme
est là, reste à inventer l'Etat... Condamné à l'infériorité
numérique - il peut miser sur 12 000 moudjahidine, dont environ
4 000 Panchiris - le stratège-né recourt souvent au même schéma
défensif: laisser s'enfoncer l'assaillant, puis l'isoler de
ses arrières. Inutile en revanche de livrer les batailles ingagnables.
En septembre 1996, si l'Amir Sahib abandonne Kaboul sous la
menace des taliban, c'est autant dans le souci d'épargner ses
troupes que pour «éviter un bain de sang» parmi les civils.
«A cet instant-là, le doute l'a effleuré», hasarde un confident.
Douze années plus tôt, à la veille d'une offensive soviétique
sur le Panchir, il avait fait évacuer la vallée en quelques
heures. Laissant les chouravi pilonner des villages déserts.
En moins de trois ans, entre janvier 1980 et décembre 1982,
les envahisseurs et leurs supplétifs locaux lanceront sur la
haute vallée six assauts aussi vains que dévastateurs. Ce qui
vaudra au cerveau de la guérilla l'estime de l'état-major de
l'Armée rouge et, parmi les siens, un immense prestige. Il est
loin le temps où les paysans traquaient les insurgés de l'été
1975, citadins condamnés à une piteuse errance vers le Pakistan.
Venu pêcher la truite dans la vallée voisine d'Andarab, Jean-José
Puig entend encore les notables villageois stigmatiser «ces
jeunes imbéciles qui prétendent faire la révolution (3)». Effacée
aussi, la débâcle de 1978, au cours de laquelle Ahmad Shah fut
blessé. Tant pis pour la légende: c'est à l'aveugle cruauté
des Soviétiques que Massoud doit son emprise sur un fief rétif,
longtemps tenu par le Hezb-e Islami de Hekmatyar. Il lui faudra
même, pour liquider les irréductibles, pactiser un temps avec
des groupuscules maoïstes...
Des
erreurs qu'il paiera longtemps
Tacticien
hors pair, le chef tadjik n'est pourtant pas infaillible. Avec
le recul, les afghanologues jugent néfaste l'acharnement qu'il
mit, en 1992, à anéantir les Hazaras de Kaboul; ou le choix
fait alors de combattre le Hezb plutôt que les milices de l'Ouzbek
Rachid Dostom. Singulier paradoxe: c'est au moment où il pénètre
enfin dans la capitale, livrée à une indéchiffrable guerre de
factions, que Massoud commet les erreurs dont il paiera longtemps
les arriérés. D'abord, il n'a pas su, ou pas pu, «tenir» des
moudjahidine dont les exactions ont terni sa renommée, avant
de faire le lit de l'ordre taliban. La pendaison, pour l'exemple,
de trois crapules notoires n'y aura pas suffi. Plus tard, il
s'obstinera à couvrir d'autres méfaits, tels les massacres de
civils hazaras du quartier d'Afchar-Mina, perpétrés en février
1993 par les tueurs de son allié Sayyaf, avec la complicité
d'éléments du Jamiat. Interrogé là-dessus, l'altier Tadjik feint
de tout ignorer de ce sombre épisode. Comme il se raidit pour
peu qu'on évoque le carnage du 20 septembre 1998, lorsqu'un
missile dévasta un marché kabouli, bientôt jonché de dizaines
de cadavres. «Ce sont les taliban, soutient-il contre l'évidence,
qui ont tiré eux-mêmes pour nous discréditer. Nos roquettes
ne visent que l'aéroport.» Fidèle en amitié, Massoud tarde trop
à écarter de son entourage les brebis galeuses, qu'elles pèchent
par incompétence ou par vénalité. En revanche, il peut compter
sur un noyau d'assistants aguerris et loyaux, tels le Dr Abdullah,
son diplomate itinérant, l' «ingénieur» Mohammad Ishaq, influent
conseiller politique, ou une poignée de militaires de haut vol.
«Ceux
qui meurent au combat gagneront le Jardin de Dieu»
Où
cet homme tenace puise-t-il donc sa vitalité? Avant tout dans
une foi ardente. Celle d'un musulman sunnite fondamentaliste.
«Ceux qui meurent au combat gagneront le Jardin de Dieu», confiait-il
déjà en 1981 à Christophe de Ponfilly et Jérôme Bony, auteurs
d'un documentaire pionnier (4). «Au fond, lança un jour Olivier
Roy à un Massoud indigné, tu es un islamo-marxiste!» De fait,
son engagement, forgé au temps où islamistes et gauchistes s'empoignaient
sur les campus de Kaboul, mêle une piété sincère au rejet du
vieil ordre social perpétué par la monarchie, perçue comme injuste,
arrogante et par trop occidentalisée. «Je préconise un islam
mesuré, précise-t-il aujourd'hui, respectueux des coutumes afghanes,
mais ouvert à la modernité.» Le rôle dévolu à la femme? «Elle
doit pouvoir accéder à l'éducation, jouir du droit de voter,
d'être élue, de travailler, d'exercer par exemple le métier
d'avocate, de juge ou de ministre.» Voilà pour les principes.
Certes, lorsque le Jamiat gouvernait Kaboul, Massoud a refusé
de bannir les Afghanes de la télévision ou de la compagnie aérienne
Ariana. Reste que, dans son fief panchiri, il dut composer avec
l'intransigeance d'une société profondément traditionnelle.
A Laurence Laumonier, qui dispensait aux villageoises une formation
sanitaire de base, l'illustre résistant confia un jour: «Vous
avez bien fait de ne pas demander la permission. J'aurais dû
en référer au mollah.» Ce qui ne l'empêcha pas, en janvier 1982,
d'offrir aux médecins de l'AMI une Jeep soviétique parvenue
dans la vallée en pièces détachées. Epaté par le courage des
Françaises, Ahmad Shah devra pourtant tenir compte de l'impact
des tracts orduriers que les chouravi larguaient par avion:
l'ennemi y dénonçait les «putains de Massoud». A tel point qu'en
1986 le pêcheur à la mouche Jean-José Puig raccompagne au Pakistan
deux équipes féminines, à la demande de celui dont il fut le
premier visiteur. «Les impératifs de sécurité, avance-t-il,
n'expliquaient pas tout.»
Le
statut de «l'autre moitié du ciel» n'est pas, loin s'en faut,
le seul contentieux avec l'énigmatique Mohammad Omar, cet ancien
moudjahid de la province de Kandahar devenu le guide spirituel
des taliban et qui prétend à la dignité de commandeur des croyants.
«En 1997, raconte Massoud d'un air un rien goguenard, j'ai conversé
avec lui à deux reprises par téléphone satellite, en pachtoun.
Mais les échanges ont tourné court, tant nous sommes éloignés
l'un de l'autre. Ainsi, il refuse de laisser le peuple décider
de son sort par la voix des urnes. Selon lui, l'élection n'est
pas conforme aux préceptes islamiques. De plus, Omar est prêt
à partager le pouvoir à condition d'être le seul maître à bord..»
Mater
les taliban
Aux
yeux d'Ahmad Shah, les «étudiants en religion» défigurent l'islam
et souffrent d'une tare majeure: leur sujétion totale au Pakistan.
Non content d'avoir armé et financé le mouvement, Islamabad
envoie au front conseillers et «volontaires». D'ailleurs, quand
ses hommes lui amènent quatre «Pakis» déboussolés, tout juste
capturés sur le front de Bangi, l'Amir Sahib ne laisse à personne
le soin de les interroger. En Afghanistan, cet éternel champ
de manœuvre des luttes d'influence régionales, chacun a ses
parrains. Et Massoud reçoit lui aussi de précieux concours de
l'étranger. Ses fournisseurs? Dans l'ordre, selon Anthony Davis,
expert chevronné de la prestigieuse Jane's Intelligence Review,
la Russie et l'Iran. Moscou, où l'on craint une contagion de
l'islamisme rigoriste des taliban dans les fragiles républiques
d'Asie centrale, livre à prix d'amis, sinon gratuitement, des
tombereaux d'armement, ainsi que des sacs bourrés d'afghanis
fraîchement sortis des imprimeries russes. Vu de Téhéran, il
s'agit de mater les taliban, ces intégristes sunnites, et de
protéger de leur haine meurtrière les chiites hazaras. Mais
qu'on ne s'y trompe pas. Le sunnite Massoud peut bien recevoir
des émissaires iraniens ou s'être rendu à plusieurs reprises
l'an dernier à Téhéran ou à Mechhed, la ville sainte de l'Est,
l'alliance passée avec le régime des mollahs n'est que circonstantielle.
Entre les dons, les achats et les prises de guerre, le leader
tadjik dispose d'un énorme arsenal, stocké pour l'essentiel
dans le Panchir. «Suffisant, avance Anthony Davis, pour mener
une guerre défensive. Mais sans doute pas pour reconquérir Kaboul
ou Kunduz [Nord].»
Sur
le piton d'où le regard embrasse la plaine de Taloqan, le jour
décline. Le MI-8 vient y cueillir Ahmad Shah. Cap sur Yangi
Qala, où l'attend une longue soirée de palabres. Dans son regard
aigu passe alors une ombre de lassitude. A quoi songe-t-il?
Au repos ou au prochain combat? Peut-il penser la paix, celui
que la guerre a révélé à lui-même et au monde? «Ce sera peut-être
le dernier combat, confia un jour Massoud à l'orée d'une bataille,
mais je préfère mourir ainsi que vivre soumis.» Le résistant
têtu n'a pas fini de hisser son rocher.

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