|
<<<
Retour au sommaire des articles de presse
RENCONTRE
AVEC MADAME MASSOUD
ELLE
(n° 2906) - Le 10.09.01 - reportage
effectué par Marie-Françoise Colombani avec Chekeba Hachemi.
Pour
la première fois, une journaliste a pu rencontrer S. l'épouse
du Commandant Massoud. Marie-Françoise Colombani n'a pas été
autorisée à révéler ni le nom ni le visage de cette femme constamment
menacée de mort par les talibans, qui refuse catégoriquement
de porter le tchadri en signe de résistance. Dans sa nouvelle
maison, au Panjshir, S., entourée de ses six enfants, évoque
son enfance sous les bombes et son mariage avec celui qui se
bat pour libérer son pays.
Six
petites têtes brunes bien alignées s'agitent derrière la fenêtre
: les enfants du commandant Massoud savent que leur maman va
avoir de la visite et, comme tous les enfants du monde, ils
sont curieux de découvrir la tête des invitées. De la route
en terre, on ne voit pas la maison dissimulée par des habitations
en torchis devant lesquelles sèchent des galettes de bouse de
vache qui serviront de combustible cet hiver. Tout autour, les
montagnes arides, la poussière et le soleil. En contrebas, la
rivière du Panjshir, limpide et vive, bordée des mûriers qui
font une lumière douce. Quelques jours auparavant, nous avons
atterri sur une base militaire, pas très loin d'ici. Seul moyen
d'accès rapide à la vallée : un hélicoptère sur lequel les impacts
de balle ont été colmatés par du papier collant. Trois heures
de vol à partir de Douchanbe, la capitale du Tadjikistan. Quatre
jours par la route. A l'arrivée, un des moudjahidin s'est détaché
du groupe d'hommes armés de kalachnikovs et a soulevé le capot
de l'appareil. Quelques tours de tournevis plus tard, l'engin
était de nouveau prêt à partir.
La
maison des Massoud vient d'être terminée. Vaste et claire, ils
y habitent seulement depuis quatre jours. Avant, ils vivaient
dans une petite baraque en terre presque au bord de la route.
Un long escalier grimpe à travers plusieurs jardins en terrasse.
A mi-chemin, un petit bassin-fontaine dans lequel, pas plus
tard que cet après-midi, le commandant Massoud, représentant
de la seule force armée résistante aux talibans, s'amusaient
avec ses enfants. Un événement exceptionnel pour un homme en
guerre depuis vingt ans. En se retournant, on aperçoit dans
la rivière, dans les fossés ou le long des routes, des tanks
de l'armée russe à moitié immergés, penchés sur le côté ou sagement
garés. Cimetière dérisoire d'une véritable banqueroute. En effet,
à l'entrée de la vallée du Panjshir, dix-sept offensives soviétiques
ont échoué dans les années 80 comme celle des talibans, il y
a deux étés exactement.
Aujourd'hui,
le front est à une vingtaine de kilomètres. Et tout le monde
sait que, s'ils reviennent, les talibans massacreront toute
la population, femmes et enfants compris, pour la punir d'avoir
osé résister au régime le plus cruel. On entend maintenant les
voix gaies et animées des enfants dans la maison. Un proche
du commandant nous a confié que plus d'une trentaine de fleurs
ont été plantées dans ce jardin.
L'amour
des Perses pour les fleurs n'est pas une légende. Parfois, on
voit surgir au milieu des cailloux un parterre de géraniums
ou de tournesols comme pour rappeler que la beauté serait de
ce monde si la guerre cessait. Madame Massoud a-t-elle choisi
les plantes de son jardin ? Pudiquement, l'homme répond que,
effectivement, c'est l'œuvre de " la famille ". personne, par
respect, n'oserait parler directement de la femme du chef (comme
on appelle Massoud ici). Et d'ailleurs, le protocole nous a
demandé de ne citer que la première initiale de son prénom "
S. ". Mais en dehors des conventions, le plus important reste
l'omniprésent problème de la sécurité de toute la famille, cible
privilégiée et permanente de l'ennemi. Ainsi, on nous a demandé
de ne prendre aucune photo ni du lieu ni de ses occupants. Du
coup, on est étonné quand l'intéressée nous ouvre elle-même
la porte. S. est une jolie jeune femme de 29 ans, châtain clair
aux yeux verts, à laquelle six maternités ont à peine laissé
une légère rondeur. Elle a un grain de beauté au-dessus de la
lèvre et porte une longue robe noire un peu pailletée. Ses chaussures
à talons laissent apparaître des ongles vernis qui, dans le
reste du pays occupé par les talibans, suffiraient à la faire
battre à coups de fouet. Ardoises magiques et bulles de savon
pour les enfants qui s'éparpillent dans la pièce en riant de
plaisir.
Madame
Massoud les couve du regard. " Ils sont si heureux d'être ici,
de voir tous les jours leur père et de jouer dans le jardin,
explique-t-elle. Nous avons un abri antiaérien mais, malheureusement,
il n'est pas sûr à 100% et je tremble à chaque seconde pour
mes enfants." Il faut dire que, dès que la famille est dans
la vallée du Panjshir, les talibans bombardent. Ils commencent
d'abord par viser une maison particulière dans le village de
Bozorak et ensuite, c'est la nôtre ! " Quand on demande qui
habite cette première maison, la jeune femme répond : " Mes
parents. La dernière fois, il y a six mois, la bombe est tombée
sur un camp de réfugiés, juste à côté. Trente personnes sont
mortes. On a retrouvé des cheveux jusque dans les arbres. C'était
horrible. " Depuis peu, les enfants, un garçon de 11 ans et
cinq filles de 3 à 10 ans, vivent avec leur mère à Douchanbe.
Pour leur sécurité mais aussi pour celle de la population.
Seules
les vacances les ramènent dans la vallée. " Quand ils sont au
Tadjikistan, leur père est plus tranquille de savoir que le
peuple ne court pas de risques à cause de nous, explique S.
Dès que les enfants arrivent ici, ils sont terrorisés. Cette
année, le premier jour, ils n'osaient même pas sortir dans le
jardin. Alors leur père leur a dit : " Ne vous inquiétez pas.
Nous avons arrêté l'espion qui donnait tous les renseignements
aux talibans. Il est en prison. On le surveille, rien ne peut
arriver. " Comme c'est faux, j'ai le cœur serré de les voir
jouer en pleine innocence ! " Contrairement à son mari qui est
de Kaboul, S. est née dans la vallée, à Bozorak exactement.
Son père était commerçant dans une des échoppes en bois de la
rue principale qui, aujourd'hui encore, s'éclairent avec des
lampes à pétrole. Elle est allée à l'école avec les gosses du
village jusqu'à l'invasion du pays par les Soviétiques. Quand
on lui pose des questions sur son enfance, elle sourit : " Vous
voulez vraiment pleurer ? Parce que à partir de 9 ans, ma vie
a été atroce ; " Son foulard a glissé sur ses épaules et elle
ne le remontera plus sur ses cheveux. Sur une nappe étendue
par terre, elle a posé des raisins, de la pastèque, des fruits
secs et du thé vert. Au fond de la pièce, sur les étagères de
la bibliothèque, une collection de théières, d'aiguières et
de samovars. De temps en temps, elle interrompt pour s'adresser
gentiment à un de ses enfants. Ses phrases commencent toutes
par " Mon joli cœur ", " Mon petit amour ", " Mon chéri adoré
"… La nuit est en train de tomber, mais le générateur qui produit
de la lumière quelques heures par jour ne sera pas mis en place
tout de suite. C'est dans l'obscurité que S. entreprend de raconter
sa vie. En 1979, son père, Kôkô Tadjeddin, est un des premiers
à soutenir Massoud dans la résistance.
Elle
est alors la troisième de quatre enfants. Très vite, la famille
est ballottée de cachette en cachette, dans la montagne car
Tadjeddin suit comme une ombre le commandant, que sa femme considère
comme son fils. " On marchait des heures sans rien manger sous
des bombes qui ne cessaient de tomber. Toute mon énergie passait
à protéger mes petits frères et sœurs. On allait d'un trou à
l'autre et, quand on fuyait, on se tenait à la queue des ânes
pour être sur de ne pas s'endormir en route. C'était la vie
de tous les Pansheris mais comme mon père combattait sur le
front, nous étions en plus la cible principale des Russes. A
cause des espions, ils savaient toujours où nous étions exactement.
" Cinq frères et sœurs seront conçus pendant les nuits où le
père vient les voir durant quelques heures seulement. " Je me
souviens de maman accouchant dans une grotte et fuyant le lendemain,
son bébé dans les bras et son enfant de trois ans accroché dans
le dos. Je revois encore tous les cadavres qui nous entouraient.
Un jour, au tout début de la résistance, pendant un bombardement,
ma tante a commencé à accoucher, son autre enfant contre elle.
Mon oncle était parti mettre mes cousins à l'abri. La bombe
est tombée sur ma tante. Le lendemain, c'est moi qui ai ramassé
les morceaux de son corps. J'avais 9 ans ! " Une autre fois,
sa mère et les enfants, dont S., ont tout juste le temps de
se cacher dans un trou creusé dans la montagne pour les animaux,
quand un éboulement bouche l'orifice. Personne ne pensait qu'il
y aurait des survivants. Quand ils sont sortis, ils n'arrêtaient
pas de se compter, émerveillés d'être indemnes. Seule S. a été
blessée ce jour-là. Elle porte toujours une cicatrice sur le
front. Son frère, Ahmad Shaed, d'un an plus jeune qu'elle, se
souvient du courage incroyable de sa sœur. Une nuit, en entendant
les combats en contrebas, leur mère enceinte a demandé aux autres
femmes de prendre comme elle le f usil et d'aller se battre
à côté des hommes. Tous les enfants se sont mis à pleurer pour
les retenir.
Sauf
S. qui, elle aussi, sait manier les armes à feu. Ahmad Shaed
dit qu'il n'oubliera jamais la vision de sa sœur à cheval, galopant
à toute allure sous les bombes pour récupérer les enfants et
les cacher. La nuit, tout le monde quittait les grottes et revenait
dans les maisons pour préparer de la nourriture. Parfois Massoud
surgissait dans cette vallée de Parande, avec une soixantaine
de ses moudjahidin. Toutes les femmes et les jeunes filles se
mettaient alors à faire la cuisine autour de deux grandes marmites.
" Certains d'entre eux n'avaient rien mangé depuis des jours,
explique S. On tuait un mouton en pensant que le lendemain,
peut-être, ces hommes seraient eux-mêmes tués. Alors on mettait
toute notre énergie à cuisiner ce repas " Massoud ? Bien sûr,
il était son idole. Ingénieur de formation, il était plein de
compassion pour tous ces enfants qui ne connaissaient pas l'école.
Alors, quand il en avait le temps, il les réunissait autour
du feu pour leur enseigner un peu de poésie ou de calcul. S.
s'en souvient très bien. Mais, à l'époque, Ahmad Shah Massoud
a 37 ans, c'est le chef et, même en rêve, elle ne peut imaginer
la suite. La rumeur dit qu'il était amoureux d'une autre femme
de la vallée de Khost, au nord de l'Afghanistan, que la guerre
contre les Russes ne lui a pas laissé le temps de se déclarer
et que ce sont les mollahs qui l'ont poussé à se marier rapidement
dans son entourage direct. Lui se serait bien vu rester célibataire,
tel un moine soldat. Mais il devait donner l'exemple! Contrairement
à la tradition qui exige que ce soient les femmes de la famille
qui viennent faire la demande en mariage, Massoud est venu tout
seul solliciter de son fidèle aide de camp sa fille, alors âgée
de 17 ans. Une manière de lui exprimer sa reconnaissance et
son amitié. Un choix parfois critiqué par ses proches qui trouvent
encore aujourd'hui que l'élue n'est pas assez éduquée, mais
toujours défendu par Massoud que l'on décrit volontiers comme
un mari très attaché à sa jeune femme. " C'est étrange comme
maintenant encore je peux raconter avec précision des scènes
de bombardement alors que j'ai complètement oublié les détails
de ce jour-là, explique S. sans aucune coquetterie. Quel dommage
que les souvenirs heureux s'effacent ! Je me souviens seulement
que mes parents m'ont demandé solennellement mon avis et que
cérémonieusement, j'ai répondu : " C'est à vous de décider ",
mais au fond, j'étais aux anges ! " Mariage arrangé alors ?
Elle réplique que dans le Panjshir, cela a toujours été la coutume
et que, en plus, comme ils ne voyaient absolument personne,
les garçons et les filles ne pouvaient pas se rencontrer et
encore moins tomber amoureux ! Trois mois après, sans avoir
connu le temps délicieux des fiançailles, c'est le mariage.
Pour des raisons de sécurité, seules quatre personnes sont présentes.
" Même mon frère n'était pas au courant. Mais les Russes, oui
! Deux jours après, on était repérés et pris pour cible." Et
de nouveau, c'est la fuite dans la montagne, les trous, les
cachettes et la peur. Le seul changement, c'est que ce n'est
plus son père qu'elle attend, mais son mari. Il a promis de
venir tous les quinze jours. Mais, parfois, c'est tous les six
mois, et une fois même, il est resté un an sans pouvoir quitter
le front.
Ainsi,
il n'assistera pas à la naissance de tous ses enfants. En 1992,
la résistance reprend le pouvoir et s'installe à Kaboul. Mais
la paix sera de courte durée car, très vite, la guerre éclate
entre les différentes factions. " Pendant les quatre ans qui
ont suivi, je n'ai jamais vu mon mari aussi triste. Sa déception
était immense et, tous les jours, je constatais qu'il se renfermait
un peu plus sur lui. Quant à moi, j'ai compris que l'espoir
d'un bonheur tranquille s'envolait une fois encore de ma vie.
Je n'avais plus aucun repère. " S. et ses enfants ne restent
jamais plus d'un an au même endroit. Ballottée d'une tente à
une maison militaire entre le Panjshir, Kaboul ou aujourd'hui,
le Tadjikistan, elle n'avoue n'avoir connu depuis vingt ans
que l'exode et les bombardements.
Seule
accalmie : les quelques mois passés à Djabelsaraj dans la province
de Parwan. Le couple décide de la plantation d'un jardin et
surtout, ils installent leur première bibliothèque car Massoud
est fou de poésie. S. a souhaité que cet endroit devienne le
siège d'une association féminine.
Aujourd'hui
enfin, pour la première fois de sa vie, elle habite dans une
vraie maison à elle. Hier, le commandant Massoud posait la moquette
comme n'importe quel homme marié et père de famille qui s'installe
dans une nouvelle habitation. Il n'en revenait pas lui-même
et a déclaré en plaisantant qu'il n'était jamais trop tard pour
se découvrir un nouveau talent ! " Dans cette jolie maison,
on ressemble à une vraie famille, mais tout peut reprendre à
chaque minute: les tirs de roquette, les tentatives d'assassinat
contre le père de mes enfants, la fuite, le peuple massacré…
mais assez parlé de moi ! " S. se lève pour mettre en pyjama
sa dernière fille, Nasreen. Porte-t-elle parfois le tchadri,
comme certaines femmes qu'on voit sur la route entre deux villages
? Elle s'indigne : " Jamais ! Et ma mère non plus. Cette situation
est une des conséquences directes de la guerre contre les talibans.
Moi, je n'en possède même pas un, et si vous voulez, vous pouvez
vérifier dans mes placards… " Elle reprend sans aucun pathos,
et on imagine derrière la colère de la femme, la détermination
de la petite fille qui chevauchait sous les balles : " La souffrance
des Afghanes est immense. Ici, j'en reçois vingt, trente par
jour. Des veuves qui ont perdu leur mari, des mères qui ont
vu mourir leur fils, des réfugiées qui ont quitté Kaboul en
laissant tout derrière elles… Le Pakistan est en train de nous
tuer. Demandez aux femmes françaises de faire pression sur ce
pays qui ne peut pas se permettre d'être au ban de la communauté
internationale. Il faut qu'il s'arrête d'armer les talibans.
Ici, la situation est épouvantable pour toutes les femmes. "
Elle pose un petit baiser sur les cheveux de sa fille qui s'est
endormie contre elle et reprend avec une grande tristesse :
" Elles ont trop d'enfants, meurent en couches ou épuisées.
Même les mollahs les encouragent à limiter les naissances. Mais
comment faire ? Trop de femmes périssent d'hémorragie après
des interruptions de grossesse… Savez-vous que ici, elle avortent
en se mettant de grosses pierres sur le ventre ? Si on pouvait
construire une clinique pour les soigner et leur apprendre le
contrôle des naissances ! ". Depuis un moment, le générateur
est en marche. On l'entend ronronner à l'extérieur. Le fils
aîné est sorti de la pièce. La toute petite fille dort. Fatima,
Mariam, Zora et Aïcha, qui veut être journaliste, ne perdent
pas un mot des paroles de leur mère. Un vent violent s'est levé.
Nous sommes entre femmes, au cœur de la vallée du Panjshir,
dans la zone libre de l'Afghanistan, un pays abandonné par le
monde entier…

|