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RENCONTRE AVEC MADAME MASSOUD

ELLE - Le 09.09.02 - Interview exclusive de Marie-Françoise Colombani

Un an après l'assassinat de Massoud, sa femme parle. "Le monde entier est inconscient, disait-il" Cette semaine, on célèbrera le premier anniversaire des attentats du 11 septembre. Mme Massoud, elle, ira se recueillir sur la tombe de son mari, dont l'exécution deux jours plus tôt semble avoir servi de signal aux terroristes. Aujourd'hui, elle vit en Iran et ne souhaite qu'une chose : éduquer ses six enfants dans le souvenir et l'héritage moral de leur père.

Le 9 septembre 2001, Ahmad Shah Massoud était assassiné par deux faux journalites arabes. Trois semaines auparavant, il nous avait reçus dans sa vallée du Panshir, et , avec une grande confiance, sa femme, Sediqa, nous avait ouvert leur maison de Djankalak. Cette mère de six enfants, un garçon et cinq filles, n'arrivait pas à croire qu'elle avait un vrai chez-soi. On ressemble à une famille normale, disait-elle. Les enfants sont heureux, mon mari joue avec eux, mais, à chaque minute, le pire peut arriver.

Et le pire est arrivé. Aujourd'hui elle revient rarement dans cette maison qui n'est plus désormais que le témoignage d'un bonheur à jamais disparu. On sent bien à écouter cette jeune veuve de 30 ans qu'elle ne fera jamais le deuil de cette homme, dernier héros mythique d'un siècle finissant. Cette semaine, elle ira seule, avec ses enfants, se recueillir sur la tombe de son mari. Un lieu extraordinaire au sommet d'une montagne, au pied de laquelle s'enroule la vallée du Panshir. Et toujours le sifflement du vent, comme pour rappeler qu'ici l'Histoire a soufflé.

ELLE : votre mari avait-il le pressentiment de sa mort ?

Sediqa Massoud : tous les grands hommes savent plus ou moins qu'ils peuvent finir d'une manière violente. Mais lui, qui se battait au nom de la liberté et de la religion, n'avait jamais imaginé qu'il serait assassiné par les musulmans. Mon mari n'avait pas peur. Il disait toujours qu'il fallait laisser le destin s'accomplir. Pourtant, les derniers temps, il parlait beaucoup de sa mort. A chaque fois, je me mettais à pleurer. Surtout quand il faisait pour nous des projets dont il s'excluait. Je l'ai entendu dire à notre fils Ahmad : "promets moi, quand je ne serai plus là, de t'occuper de tes soeurs. Il faudra que tu subviennes à leurs études, même si elles veulent aller à l'étranger". Une autre fois : "Seras-tu assez fort pour porter mon corps sur tes épaules et m'enterrer là-bas sur cette colline ?" Et, un jour, en me regardant coudre, il m'a dit : "Plus tard, tu auras peut-être besoin d'un métier". Comme j'étais interloquée, il a ri en se moquant gentiment de moi. Je préférais quand il parlait de la libération de notre pays, de sa reconstruction et de l'Europe où il nous emmenerait un jour. Pour en revenir à votre question, je me souviens que les derniers temps, il était encore moins prudent que d'habitude. Aujourd'hui on pourrait parler de pressentiment. Après sa mort j'ai voulu le voir, avec les enfants. Malgré ses blessures, il était très beau. Je garde la vision d'un être apaisé, qui avait accompli ce qui devait être. Un martyr tel que nous l'entendons dans notre religion : quelqu'un qui sacrifie sa vie pour l'islam et la liberté.

ELLE : Le monde n'a su que plusieurs jours après l'attentat que votre mari était mort. Et vous ?

Sediqa Massoud : Pour des raisons politiques évidentes -il fallait que la résistance s'organise, afin que notre peuple ne désespère pas-, on m'a aussi caché sa mort. J'ai donc eu la folie de garder l'espoir qu'il allait survivre malgré ses très graves blessures. J'avais même pensé à l'organisation de notre vie s'il restait infirme (c'était égoïste car je savais qu'il préférait mourir que d'être diminué et donc de ne plus pouvoir aider son peuple). A l'annonce de sa mort, mon désespoir a encore été plus grand. Ma colère aussi. Mais aujourd'hui je sais qu'il fallait procéder ainsi.

ELLE : Pensez-vous que sa mort ait permis la libération de l'Afghanistan ?

Sediqa Massoud : On sait maintenant que son assassinat est directement lié à ces horribles évènements du 11 septembre et donc à la suite : la libération de notre pays. Avec sa mort, le monde a enfin pris conscience de la situtation. Parfois, notamment au retour de son voyage en Europe, il était désespéré : "le monde entier est inconscient". Ca le rendait physiquement malade. Son dos l'a toujours fait souffrir mais la douleur était plus forte dans les moments où il réalisait que nous étions seuls. Et puis il reprenait espoir, et c'est là qu'il me touchait le plus. IL a souvent dit que son souhait le plus cher serait que sa mort serve notre pays. C'est ma seule consolation aujourd'hui.

ELLE : Où vivez-vous actuellement ?

Sediqa Massoud : En Iran, où je suis venue rejoindre le reste de ma famille. Nous vivons dans une grande maison, avec mes parents et les familles de mes frères. Toute mon existence tourne autour de mes enfants. Je veux les protéger de ce qui se passen en Afghanistan. Pour leurs études c'est simple puisque la langue est la même. J'aimerais que mon fils ait une vraie jeunesse. Ahmad est très mûr pour son age -13 ans- et je crains qu'il n'endosse trop tôt des responsabilités. Il s'intéresse à tout avec une grande intelligence. Parfois j'ai l'impression de voir mon mari. Il a les mêmes réflexions, les mêmes expressions. Comme son père m'a confiée à lui, il est bouleversant de prévenance avec moi.

ELLE : On a dit que votre mari vous faisait vivre en recluse ?

Sediqa Massoud : Je ne l'ai jamais été ! Je pense que les gens ont du mal à imaginer l'existence de la femme d'un des hommes les plus menacés au monde. Il ne faut pas oublier que nous avons passé notre vie à nous cacher et à changer de lieu en catastrophe. Parfois je ne voyais pas mon mari pendant des mois. Il a échappé à plusieurs attentats, et les maisons où nous étions hébergés, à Bozorak et à Djakalak ont été souvent bombardées pendant que nous y étions. Dès que nous arrivions quelque part, notre cachette faisait l'objet de tirs de roquettes. Les talibans étaient toujours renseignés. Les filles avaient sans cesse peur de jouer dans le jardin. Quelques semaines avant son assassinat, leur père, pour les rassurer, leur a menti en disant :"Tous les espions ont été arrêtés, ils sont en prison". Dans notre nouvelle maison, où nous n'avons habité que quelques jours, il avait voulu que soit construit un abri anti-bombes. Aujourd'hui encore j'ai peur pour la vie de mes enfants.

ELLE : On a dit aussi qu'au cours de sa vie, il est passé d'un islam rigoriste à un islam plus modéré. Qu'en pensez-vous ?

Sediqa Massoud : Mon mari était un homme tolérant et démocrate. Il se battait au nom d'un islam moderne, libre et éclairé. N'oublier pas que c'était un homme cultivé, un poète qui écrivait beaucoup. D'ailleurs, j'ai gardé tous ses manuscrits. Il nous a appris, aux enfants et à moi, combien notre civilisation était riche, humaniste et généreuse. C'est grâce à lui que je connais notre religion et notre littérature car, à cause de la guerre, je n'ai malheureusement pas poursuivi mes études.

ELLE : Jusqu'où était-il prêt à aller pour les femmes ?

Sediqa Massoud : Je vais vous donner un exemple. Chez nous, les femmes survivaient sous leur tchadri dans la terreur la plus totale. Depuis des années, comme elles ne travaillaient plus, elles n'avaient aucun contact avec les hommes. Mon mari, lui, vivait depuis 20 ans isolé dans les montagnes. Autant dire que les femmes étaient rares autour de lui. Un jour, il m'a raconté qu'il venait de rencontrer une très jeune fille* de la diaspora. Qu'elle avait des projets pour le pays. Il lui avait demandé de l'aider pour des centres de soins et de planning familial, et aussi de prendre contact à l'étranger avec des afghanes ingénieurs, médecins ou scientifiques. Il a voulu que j'aide cette jeune fille, car, les femmes venant se confier à moi, je connaissais parfaitement leurs problèmes. Un homme qui ferait vivre sa femme en recluse aurait-il eu cette réaction ?

ELLE : Comptez-vous jouer un rôle dans la société afghane ?

Sediqa Massoud : Le plus important pour moi, c'est de donner une éducation à mes enfants, comme mon mari le souhaitait. Pas seulement à notre fils, mais aussi à nos filles. Sa plus grande fierté était de les voir étudiert s'intéresser, comme leur frère, à l'informatique. Mon mari m'avait demandé pour les enfants des logiciels de langues étrangères. Quand Mariam disait vouloir être médecin et Aïcha, journaliste, si vous aviez vu son sourire ! La dernière, Nasrine qui avait 3 ans quand il est mort, était très proche de son papa. Un vrai garçon manqué. Il l'emmenait partour, parfois à la limite de la sécurité. C'est comme s'il avait senti qu'il ne la verrait pas grandir. Elle le réclame beaucoup, elle n'arrive pas à accepter son absence. C'est encore plus triste pour moi.

ELLE : Etes-vous optimiste pour votre pays ?

Sediqa Massoud : Oui, si les dirigeants continuent dans la direction souhaitée par mon mari. Un pays dans lequel les hommes et les femmes auraient les mêmes chances, tourné vers l'avenir dans le respect de nos traditions.

* Chekeba Hachemi, Présidente d'Afghanistan Libre et aujourd'hui diplomate à l'ambassade d'Afghanistan à Bruxelles.